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En pyjama à onze heures, devant un assortiment de tartines, la télécommande à portée de main. Le premier matin des vacances de printemps. Le bonheur.
Ecroulé à côté de moi sur le canapé, Papa nage aussi dans le bien-être, plongé dans un magazine sportif, se curant le nez nonchalamment.
Pei-nards.
Soudain, la porte s’ouvre avec une violence inouïe et Maman surgit dans le salon, toute ébouriffée, en clamant :
— Ça ne peut plus durer ! Il nous faut des POULES !
Pendant quelques secondes, Papa et moi essayons de nous cramponner à notre petit bonheur tranquille, mais très vite nous devons lâcher prise.
Maman s’est plantée devant la télé et agite le journal en fulminant :
— On nous empoisonne ! On nous tue à petit feu ! On nous fait manger de la m… !
— Mais Maryse… proteste mollement mon père.
— Combien d’œufs pond une poule par an si on lui fiche la paix ? contre-attaque aussitôt Maman.
Papa ferme les yeux mais je ne crois pas qu’il réfléchisse.
— Aucune idée, dit-il d’un ton las.
— 150 ! crie Maman triomphalement. Et combien pond une poule en batterie ? Hein ? Je vais te le dire, moi : 265 œufs par an ! Presque un par jour !
— Ah, commente papa.
— Oui ! Et dans des conditions atroces : cinq pauvres poules entassées dans une toute petite cage, qui se crèvent les yeux, s’arrachent les plumes, se déforment les pattes aux grillages !
D’indignation, Maman arpente le salon au pas de charge. J’en profite pour capter quelques images de Scooby-Doo mais j’ai du mal à suivre l’histoire parce qu’elle rugit :
— En plus, elles sont nourris aux cadavres d’animaux et aux antibiotiques. On leur donne même des anti-dépresseurs, tu le crois, ça ?
Papa hoche la tête d’un air navré par ces mauvaises nouvelles mais louche sur son magazine. Moi, je commence à avoir mal au cœur avec ces histoires de manger des cadavres.
Maman s’arrête net, les poings sur les hanches.
— Mais c’est fini, tout ça. La malbouffe ne passera pas par nous.
Papa me souffle discrètement :
— Ma petite Sidonie, tu peux dire adieu au Nutella !
J’ouvre la bouche pour protester mais Maman est plus rapide. Une lueur folle dans l’œil, elle nous fixe d’un air exalté et annonce :
— On va construire un poulailler. Cet après-midi.

A 14 heures pétantes, nous voilà donc en famille, les pieds dans la gadoue. Mon père a eu beau protester que notre jardin était trop petit et qu’on ne pouvait pas avoir des poules en ville, ma mère a balayé ses objections d’un revers de manche. Les New-yorkais les plus chics élèvent des poules dans leurs arrière-cours, alors pourquoi pas nous, hein ? Dans sa dinguerie, l’enthousiasme de ma mère a quelque chose de communicatif et, du haut de ses sept ans, ma petite sœur Éléonore a aussitôt été conquise par l’idée des poules, des poussins, du coq.
Du coq ?
Question à 1000 euros : doit-on avoir un coq, en plus des poules, pour obtenir des œufs ?
Les parents ont longuement débattu du sujet à table. Pour finir, on a regardé sur www.mapouleamoi.com
— Nous sommes coupés de la Terre, de la Nature, a gémi Maman. Plus de dix ans d’études à nous deux et nous ne sommes pas fichus de savoir comment les poules pondent des œufs.
Finalement, la réponse est non. D’après Internet, les poules fabriquent une sorte de collier d’œufs qui sortent automatiquement, coq ou pas coq. Tant mieux, parce que les coqs seraient assez bruyants, paraît-il. En revanche, si on veut des poussins, c’est une autre histoire.
— Mais on ne veut pas de poussins, on veut des œufs, a tranché Maman, catégorique.

Le jour des poules

Éditions Thierry Magnier, 2013

A l’origine de cette histoire de poules, il y a eu mon travail sur le documentaire Une seule Terre pour nourrir les Hommes, pour lequel j’ai exploré de nombreux sujets agro-alimentaires et notamment l’élevage des volailles. C’était tellement horrifique que comme la maman du roman (qui me ressemble comme deux gouttes d’eau) j’ai décrété un beau jour :  il nous FAUT des poules !

Aussi, tout (ou presque) dans cette histoire est vrai !  Les adorables poussins qui deviennent des Terminator décidés à réduire notre jardinet à néant, la poule qui s’avère être un coq… Mais quelle expérience nourrissante  !

Fred (en noir) et Ginger (en roux) arrivent dans notre jardin. Au fond, le splendide poulailler en grillage de récupération.

La belle poule Sussex… Un petit poussin devenu grand.

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